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Le mégawatt et le degré

Ce qu’un juge de Grenoble a compris des data centers — et pourquoi le vrai danger n’est pas la vitesse de l’IA, mais l’écart entre sa vitesse et celle du réseau.

Publié le 24 septembre 2026

> 60 MW
puissance électrique du site d’Alixan « à son terme »
> 60 MWth
puissance thermique nominale des groupes électrogènes de secours, « encore supérieure »

Le 10 juillet 2026, le juge des référésJuge des référésLe juge qui statue en urgence, par exemple pour suspendre une décision en attendant le jugement sur le fond.Voir le glossaire du tribunal administratif de Grenoble a suspendu un permis de construire. Le projet : un « Computer Center » dédié à l’intelligence artificielle, 1,5 milliard d’euros, porté par la société Sesterce sur le parc d’activités de Rovaltain, à côté de la gare TGV de Valence. Le permis avait été signé par le maire d’Alixan le 18 décembre 2025.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la décision. C’est son raisonnement.

Le juge ne parle pas de bouteilles d’eau par promptPromptLes instructions écrites données au modèle d’IA pour orienter sa réponse.Voir le glossaire . Il ne parle pas de tokensToken (jeton)Deux sens. Pour un modèle : un morceau de mot, l’unité qui mesure le texte traité et donc le coût. En sécurité : une clé temporaire qui prouve un droit d’accès.Voir le glossaire . Il relève deux choses.

« À son terme, le Computer Center nécessitera une puissance électrique supérieure à 60 mégawatts. » Les groupes électrogènes chargés de prendre le relais en cas de coupure « devront disposer d’une puissance thermique nominale encore supérieure. »
Tribunal administratif de Grenoble, ordonnance de référé du 10 juillet 2026

De ces deux nombres, il déduit qu’une étude d’impact environnementalÉtude d’impactLe dossier qui évalue les effets d’un projet sur l’environnement (eau, air, bruit, biodiversité), obligatoire au-delà de certains seuils.Voir le glossaire était obligatoire, et qu’elle manquait. Il ajoute un doute sur le plan local d’urbanisme, qui n’autorise pas ce type d’installation classéeInstallation classéeUne installation industrielle qui présente des risques ou des nuisances et qui est soumise à une réglementation environnementale renforcée (ICPE en France).Voir le glossaire sur cette parcelle. Et il suspend.

Une puissance. Une chaleur. Le juge a, sans le dire, posé les deux seules questions qui comptent. Tout le reste — l’eau, la contestation locale, la réglementation qui arrive de Bruxelles, de Sacramento, d’Albany et de Richmond, la géopolitique d’un comté de Virginie — découle de ces deux-là.

Et en tirant ce fil jusqu’au bout, on tombe sur une conclusion que je n’attendais pas. On entend partout que l’IA va trop vite et que c’est ce qui la rend dangereuse. Je crois que c’est mal posé. Ce qui va trop vite, c’est la puissance électrique qu’elle appelle — et ce qui est dangereux, ce n’est pas cette vitesse en soi, c’est l’écart entre elle et la vitesse à laquelle un réseau, un bassin versant et une démocratie locale peuvent répondre. Cet écart, aujourd’hui, se comble avec du gaz, en contournant le réseau public, et en envoyant la facture aux ménages. C’est ça, le risque mesurable. Le reste de l’article est la démonstration.

J’ai lu le texte intégral de ce que je cite quand il était accessible, y compris le règlement délégué européen du 21 septembre et deux études académiques dont je détaille les limites. Quand je n’ai pas pu, je le dis.

1. Une unité qui change tout : le mégawatt

Quand on parle de l’impact de l’IA, on parle presque toujours en wattheuresWattheure (Wh, kWh, TWh)Une unité d’énergie : une puissance maintenue pendant une durée. 1 kWh = 1 000 W pendant une heure ; 1 TWh = un milliard de kWh.Voir le glossaire . Un prompt, c’est 0,24 Wh selon la mesure publiée par Google en août 2025. C’est de l’énergie : une quantité, cumulée dans le temps, comme les litres qui passent dans un compteur.

Un data center, lui, se dimensionne en mégawattsMégawatt (MW)Une unité de puissance : ce qu’il faut fournir à chaque instant. 1 MW = 1 000 kW. À ne pas confondre avec le mégawattheure, qui mesure une quantité d’énergie consommée dans le temps.Voir le glossaire . C’est de la puissance : ce qu’il faut fournir à chaque instant, jour et nuit, sans interruption. Le réseau ne livre pas des kilowattheures « quand il en a » ; il doit tenir 60 MW à la seconde près, à 3 heures du matin en janvier comme à 15 heures en août.

Pour se représenter 60 MW : la France consomme environ 456 TWh par an, soit une puissance moyenne appelée d’un peu plus de 52 GW pour 68 millions d’habitants, tous usages confondus. Cela fait à peu près 0,76 kW par personne. Le site d’Alixan, à lui seul, appellerait en permanence l’équivalent de 75 000 à 80 000 habitants. À peu près Valence, la ville d’à côté.

SitePuissanceÉquivalent habitantsRepère
Alixan (Sesterce)60 MW~78 000Valence
Orange / Morrison, 4 campus400 MW~525 000une métropole moyenne
Ashburn, Virginie (nov. 2025)2 830 MW~3 700 000plus que Paris intra-muros
Besoin Virginie 203511 000 MW~14 500 000un cinquième de la France

Puissance moyenne appelée par habitant en France, tous usages confondus : ~0,76 kW (456 TWh / 8 760 h / 68 M). Ordres de grandeur, pas des comparaisons de pointe.

Ce n’est pas une exception. C’est la nouvelle norme.

La densité a décroché. Pendant quarante ans, une armoire de serveurs — un rackRackL’armoire normalisée qui accueille les serveurs : 60 cm de large, environ deux mètres de haut. Sa puissance se mesure en kilowatts.Voir le glossaire , 60 cm de large, deux mètres de haut, 42 emplacements — tirait entre 5 et 12 kW. Quelques radiateurs électriques dans un placard, et l’industrie savait très bien refroidir ça en soufflant de l’air. La densité moyenne est passée de 16 kW par rack en 2025 à 27 kW en 2026. Un rack GB200 NVL72 de Nvidia, avec ses 72 GPUGPUProcesseur graphique : la puce de calcul massivement parallèle utilisée pour entraîner et faire tourner les modèles d’IA. C’est elle qui consomme et chauffe le plus.Voir le glossaire , tire 120 à 140 kW, soit plus d’un gigawattheure par an : à pleine charge, la consommation d’environ 240 foyers français, dans une armoire. La plateforme suivante, Vera Rubin, annonce jusqu’à 246 kW par rack.

À ce stade, un data center n’est plus un bâtiment tertiaire avec des ordinateurs dedans. C’est une usine électro-intensive, au sens où l’on parle d’une aluminerie.

L’échelle. L’Agence internationale de l’énergie compte 415 TWh consommés par les data centers en 2024, 1,5 % de l’électricité mondiale, et projette environ 950 TWh en 2030, soit 3 %. La consommation a crû de 17 % en 2025, et celle des data centers dédiés à l’IA de 50 %. Pour l’Union européenne, le règlement délégué du 21 septembre 2026 avance ses propres chiffres : 68 TWh en 2024, 114 TWh attendus en 2030, 3,2 % de la demande de l’Union. La France, avec ses 393 data centers, est petite dans ce jeu : environ 10 TWh, 2 % de sa consommation.

Ce qui frappe, ce n’est pas le total. C’est la vitesse, plus de quatre fois celle du reste de la demande électrique, et la concentration : les États-Unis pèsent 45 % du total mondial, et une poignée de comtés concentre l’essentiel.

2. Le degré : là où va toute cette électricité

Il faut ici rappeler une chose que l’on oublie parce qu’elle est trop simple : l’électricité qui entre dans un data center en ressort intégralement sous forme de chaleur. Un site de 60 MW est un radiateur de 60 MW. Il n’y a pas d’autre sortie.

Au niveau de la puce. Un GPU H100 dissipe environ 700 watts, un B200 entre 1 000 et 1 200, un MI355X jusqu’à 1 400. Rapporté à la surface, un H100 doit évacuer 86 watts par centimètre carré — plus qu’une plaque à induction, sur une surface de la taille d’un timbre.

La limite de l’air. L’air ne transporte la chaleur assez vite que jusqu’à environ 50 W/cm², soit à peu près 35 kW par rack. Au-delà, les puces réduisent d’elles-mêmes leur fréquence pour ne pas griller. C’est la raison physique, et non un choix marketing, pour laquelle le refroidissement liquideRefroidissement liquideÉvacuer la chaleur des puces avec un liquide plutôt qu’avec de l’air : plaques froides sur les puces (direct-to-chip) ou serveurs plongés dans un fluide (immersion).Voir le glossaire est passé de 3 % des déploiements en 2021 à 37 % en 2026.

L’indicateur qu’il faut connaître : le PUEPUEPower Usage Effectiveness : l’énergie totale d’un data center divisée par celle qui arrive aux serveurs. 1,0 serait parfait ; 1,5 veut dire 50 % d’énergie en plus pour le refroidissement et les pertes.Voir le glossaire . On divise l’énergie totale consommée par le site par celle qui arrive réellement aux serveurs. Un PUE de 1,5 signifie qu’on dépense un demi-kilowattheure de refroidissement, d’éclairage et de pertes pour chaque kilowattheure de calcul. Le refroidissement pèse 30 à 40 % de la facture selon l’Uptime Institute. La Commission européenne, dans le texte du 21 septembre, situe la moyenne européenne à 1,6 et note qu’un passage à 1,2, « atteignable avec la meilleure technologie disponible aujourd’hui », réduirait la consommation électrique d’un data center de 25 %. Un quart de l’électricité, sur le seul choix du système thermique.

MéthodePrincipePUE typiqueEau sur site
AirClimatiser la salle1,50–1,80Faible ; plafonne vers 12 kW/rack
ÉvaporatifFaire passer l’air chaud sur des surfaces humidestrès bas70–80 % de l’eau part en vapeur
Direct-to-chipUne plaque froide sur chaque puce, un liquide en circuit fermé1,10–1,25Dépend de la boucle primaire
ImmersionLes serveurs plongés dans un fluide diélectrique1,03–1,10Quasi nulle ; frein = prix du fluide

Les quatre façons d’évacuer un mégawatt. Avec air extérieur, la climatisation descend vers 1,30–1,50 ; l’immersion en double phase approche 1,01.

Dans une installation liquide, deux circuits se croisent sans se mélanger, séparés par une unité de distribution (CDUCDUCoolant Distribution Unit : l’unité qui sépare et échange la chaleur entre la boucle de liquide des puces et la boucle d’eau du bâtiment.Voir le glossaire ) : une boucle fermée de fluide ultra-pur qui va jusqu’aux puces, et une boucle d’eau de bâtiment qui monte sur le toit évacuer la chaleur. Retenez ce schéma : quand on vous dit qu’un site « consomme » tant de litres, la question est toujours de quelle boucle on parle, et si cette eau s’évapore ou revient.

La bonne nouvelle technique, c’est que la température monte. Plus le liquide qui sort des puces est chaud, moins il faut de machine frigorifique pour le refroidir. Nvidia a annoncé au CES de janvier 2026 que Vera Rubin accepte un liquide à 45 °C. À cette température, de simples aérorefroidisseursAérorefroidisseur (dry cooler)Un échangeur qui refroidit un liquide avec l’air extérieur, sans évaporer d’eau. Il consomme un peu plus d’électricité qu’une tour évaporative.Voir le glossaire suffisent, sans compresseur et sans eau. Schneider Electric a publié le 21 septembre 2026 un livre blanc comparant quatre architectures de 100 MW sous les climats de Paris et de Dallas : le liquide à 45 °C réduit la consommation d’eau d’au moins 50 % par rapport au refroidissement à air. Un bémol qu’il faut lire à côté : Schneider a racheté 75 % de Motivair, spécialiste du refroidissement liquide, en 2024, et vise le reste d’ici 2028. C’est une source intéressée. L’ordre de grandeur est cohérent avec le reste de la littérature, mais je ne lui accorde pas le statut d’une mesure indépendante.

3. L’eau n’est pas un troisième problème, c’est le même

Voici le point qui désamorce la moitié des polémiques.

Eau et électricité sont substituables. Un refroidissement évaporatif consomme peu de courant et beaucoup d’eau. Un dry cooler ne consomme presque pas d’eau sur le site, mais davantage de courant. Or produire ce courant consomme de l’eau ailleurs, à la centrale : zéro litre par kilowattheure pour l’éolien et le solaire, 0,8 pour le gaz, 2,2 pour le charbon, 3,3 pour le nucléaire, et jusqu’à 68 pour l’hydraulique si l’on impute l’évaporation des retenues de barrage.

Un data center « sans eau » ne supprime donc pas l’eau. Il la déplace de son terrain vers celui de la centrale, parfois à des centaines de kilomètres.

Ce que dit la mesure la plus précise, et ce qu’elle ne dit pas. En juin 2026, deux chercheurs de la Harvard T.H. Chan School of Public Health, Guidi et Dominici, ont cartographié 472 sites hyperscaleHyperscaleLes très grands data centers des géants du cloud (AWS, Microsoft, Google, Meta), qui se comptent en dizaines ou centaines de mégawatts.Voir le glossaire américains (20 041 MW, environ 116 TWh par an). Leur résultat de base : environ 300 milliards de litres d’eau par an, dont 74 (un quart) d’eau directe sur les sites et 226 (trois quarts) d’eau indirecte, consommée pour produire l’électricité. La Virginie, premier pôle mondial, est presque entièrement dans le second cas : 68 milliards de litres indirects contre 6,6 directs. Le problème de l’eau, en Virginie, est un problème de centrale électrique.

J’ai lu ce papier en entier, et il faut en dire deux choses que le résumé ne dit pas. D’abord, ce n’est pas encore un article relu par des pairs — c’est un preprintPreprintUn article scientifique publié avant d’avoir été relu par des pairs. Ses résultats sont à prendre avec prudence.Voir le glossaire arXiv (2607.02531). Ensuite, les auteurs eux-mêmes qualifient de « méthodologiquement contesté » le coefficient hydroélectrique qu’ils utilisent (8 litres par kilowattheure) : sans lui, l’eau indirecte chute de 43 %, de 226 à 128 milliards de litres. Le fameux rapport « l’indirect pèse trois fois le direct » repose donc en bonne partie sur une convention comptable disputée. La direction tient — l’eau d’un data center est surtout l’eau de sa centrale — mais l’ampleur est plus incertaine qu’annoncé.

Prélèvement, consommation, et le mot qui trompe. L’eau évaporée n’est pas détruite. Elle retombe, neuf jours plus tard en moyenne, ailleurs. L’USGS définit la consommation comme la part de l’eau prélevée qui est évaporée, incorporée à un produit, ou restituée dans un autre bassin versant. La comptabilité porte sur un lieu et une saison, pas sur la molécule. Les taux réels sont connus site par site à partir des données de Google, auditées par EY : 0,576 de part évaporée à Henderson dans le Nevada, 0,826 dans le comté de Douglas en Géorgie. Un circuit fermé consomme 5 à 10 % de ce qu’il prélève ; un système évaporatif en perd 70 à 80 %. Citer un prélèvement en disant « consommé » multiplie le chiffre par dix.

L’indicateur qui va compter : le WUEWUEWater Usage Effectiveness : les litres d’eau consommés par kilowattheure informatique.Voir le glossaire . Litres d’eau par kilowattheure informatique. Le règlement européen retient qu’un passage de 1,0 à 0,5 réduit la consommation d’eau d’un site de moitié. Le WUE et le PUE sont les deux nombres qui figureront sur le label européen (partie 8). Ce sont les deux seuls qui traduisent directement le degré en litres et en kilowattheures.

4. Le climat décide du reste, et il se dégrade plus vite que mesuré

Le free coolingFree coolingRefroidir un data center avec l’air extérieur plutôt qu’avec une machine frigorifique. Possible seulement quand il fait assez frais et sec.Voir le glossaire — refroidir avec l’air extérieur plutôt qu’avec une machine — ne fonctionne que quand il fait assez frais assez souvent. C’est ce qui rend les pays nordiques attractifs, et c’est ce qui rend la question climatique inséparable de la question électrique.

Une étude publiée dans Scientific Reports (Karamperidou et al., universités de Hawaï et du Maryland, financée par la NSF, relue par des pairs) a croisé la réanalyse climatique ERA5 sur 1940-2025 avec les seuils de l’ASHRAE au-delà desquels le free cooling cesse d’être possible : 27 °C avec une humidité relative supérieure à 70 %, ou un point de roséePoint de roséeLa température à laquelle l’humidité de l’air se condense. Plus il est haut, plus l’air est humide et difficile à utiliser pour refroidir.Voir le glossaire supérieur à 15 °C, avec une marge conservatrice de 1,5 °C entre l’air extérieur et le rack.

ZoneData centersPart de l’année hors free cooling
Virginie du Nord154~10 %
Dallas–Fort Worth75> 20 %
Delta de la rivière des Perles—> 40 %
Singapour—> 85 %

Karamperidou et al., Scientific Reports. Tendance 1980-2024 : jusqu’à +2 h/jour/décennie de dépassement dans les tropiques, +1,5 h en été dans le sud-est américain.

Ce que j’ai trouvé le plus intéressant est la limite que les auteurs reconnaissent eux-mêmes. Leur modèle ne résout pas les îlots de chaleur urbainsÎlot de chaleur urbainUne zone bâtie plus chaude que la campagne alentour, parce que le béton et les activités humaines stockent et rejettent de la chaleur.Voir le glossaire , ni la chaleur que les data centers rejettent dans l’air qui les entoure. Or cet air est précisément celui qu’ils espèrent utiliser pour se refroidir. L’étude sous-estime donc probablement le problème qu’elle documente. Un cluster de data centers réchauffe localement l’air dont il a besoin froid : c’est une boucle, et elle se referme dans le mauvais sens.

5. Où sont les mégawatts de l’IA

Avant de parler de vitesse, il faut savoir où l’on est. J’ai cartographié les sites des trois laboratoires dont on parle le plus — xAI, OpenAI, Anthropic — en ne retenant que ce qui est localisé, chiffré et daté.

ActeurOùEn serviceAnnoncéÉlectricité
xAI (Grok)Memphis (TN) / Southaven (MS)~1 GW2 GWCentrale gaz privée 1,2 GW, 41 turbines
OpenAI (Stargate)7 sites US : TX ×3, NM, WI, MI, OH0,3 GW> 9 GWMicroréseaux gaz sur les 3 plus gros sites
Anthropic15 campus : IN, MS, PA, TX, KY, LA, NY, WV…~1,4 → 5 GW> 15 GWLoué : AWS, Google, anciennes fermes bitcoin

Capacités mi-2026. Sources : Wikipedia/Cleanview (xAI), Epoch AI (Stargate, avril 2026), MeasuredAI (Anthropic, août 2026). Les trois réunis en service : moins que le seul pôle d’Ashburn.

xAI, Memphis. Colossus 1 est une ancienne usine Electrolux du sud de Memphis, transformée en 122 jours à l’été 2024 pour accueillir 100 000 GPU. Colossus 2, dans le quartier de Whitehaven, a reçu son premier cluster en janvier 2026 après 91 jours de travaux ; il approche 350 000 GPU. Quand xAI est arrivé, le réseau local n’offrait que 8 MW. La réponse a été des turbines à gaz mobiles, installées sans permis Clean Air Act, puis régularisées par une centrale de 1,2 GW à 41 turbines de l’autre côté de la frontière du Mississippi — plus de la moitié de la puissance du barrage Hoover, pour un seul client. Le quartier voisin de Boxtown, majoritairement noir, respire les oxydes d’azote ; la NAACP a porté plainte en avril 2026 ; en juin, le ministère de la Justice est intervenu — du côté de xAI, au nom de la « sécurité nationale, économique et énergétique ».

OpenAI, Stargate. Sept sites américains, matériel détenu par Oracle ou SoftBank, 500 milliards de dollars annoncés, plus de 9 GW visés. Au printemps 2026, un seul tournait : Abilene, Texas, 0,3 GW. Les trois plus gros — Shackelford County au Texas (2 GW), Doña Ana County au Nouveau-Mexique (2,2 GW), Abilene — sont ou seront alimentés par des microréseaux au gaz naturel, hors réseau public. Le seul site majoritairement renouvelable est dans le Wisconsin. Celui du Michigan est déjà contesté ; celui de l’Ohio verra bientôt une interdiction locale de nouveaux data centers.

Anthropic, quinze campus, rien en propre. Anthropic ne possède ni bâtiment, ni sous-station, ni, le plus souvent, les puces. Il loue : du cloud AWS (Project Rainier, Indiana, Mississippi, Pennsylvanie), des TPU Google, un campus Nvidia à venir en Virginie-Occidentale, et surtout une série de sites en Texas, Kentucky, Louisiane, New York et Indiana qui ont un point commun que je n’avais pas vu venir : ce sont d’anciennes fermes de minage de bitcoin — TeraWulf, Riot, Hut 8, Cipher. Ces sites ont déjà la sous-station et le raccordement de plusieurs centaines de mégawatts. Anthropic n’achète pas du terrain, il achète du mégawatt déjà branché, l’actif rare de 2026.

Et les trois se croisent. Depuis mai 2026, Anthropic loue à xAI l’essentiel de Colossus 1 — 500 MW, 45 milliards de dollars sur trois ans, résiliable à 90 jours. Depuis juin, Google y loue 110 000 GPU pour 920 millions de dollars par mois. Les trois rivaux partagent les turbines de Memphis. Et aucun de ces sites n’est en Virginie : les nouveaux entrants vont là où il reste du gaz et du foncier, pas là où est l’internet historique.

Retenez trois choses de cette carte. Le gaz est partout où il faut aller vite. Le raccordement existant vaut plus que le terrain. Et l’écart entre annoncé et réel est énorme — 0,3 GW pour 9 chez OpenAI.

6. Pourquoi c’est en Virginie, et pourquoi c’est si dur à bouger

Si le mégawatt et le degré sont les deux variables, la géographie est ce qui les rend politiques. Et il n’y a pas de meilleur cas que la Data Center Alley, dans le nord de la Virginie, à 40 km de Washington.

Les chiffres viennent d’un travail de géographie du CNES et de Géoconfluences signé Laurent Carroué (juillet 2025), sur imagerie satellite Pléiades. La Virginie compte 564 data centers, exploités par 83 entreprises, dont 155 pour le seul Amazon Web Services. Le pôle d’Ashburn, en novembre 2025 : 154 centres, deux millions de mètres carrés, 2 830 MW installés. La puissance de cette seule zone dépasse celle de Dublin, Londres, Francfort, Amsterdam, Singapour et Sydney réunies. Dans mon échelle de la partie 1, c’est la puissance moyenne appelée par 3,5 à 4 millions de Français, sur une bande de terrain le long d’un aéroport. C’est aussi plus que xAI, OpenAI et Anthropic réunis n’ont réellement en service aujourd’hui.

Pourquoi là. Parce que tout s’y est accumulé. Le Pentagone, la CIA, la NSA et le FBI dans la même aire métropolitaine. L’ARPANET, ancêtre d’Internet, né à Arlington à la fin des années 1960. MAE-East, l’un des premiers grands points d’échange Internet, à Ashburn dès 1998 ; plus de la moitié du trafic Internet américain y transitait déjà en 2009. Une électricité longtemps bon marché fournie par Dominion Energy, l’eau du Potomac, du foncier, et une exonération fiscale sur les équipements votée en 2009 et prolongée jusqu’en 2035 au moins, pour 1,7 milliard de dollars cumulés entre 2014 et 2023. Ce n’est pas un marché qui a choisi un lieu ; c’est un lieu qui a fabriqué un marché. Les économistes appellent ça une dépendance de sentier.

Le mégawatt, version Virginie. Les data centers représentent 20 à 25 % des ventes de Dominion Energy, qui achète déjà 22 % de ses besoins à l’extérieur, au prix fort. La puissance contractée est passée de 931 MW à 3 888 MW en 2025, et devrait atteindre 7 686 MW en 2033. L’État estime qu’il lui faudra 11 000 MW d’ici 2035 — une multiplication par quatre en treize ans. Le comté de Loudoun compte plus de 4 000 groupes électrogènesGroupe électrogèneUn moteur, souvent diesel, qui produit de l’électricité de secours en cas de coupure du réseau. Sa puissance thermique dépasse sa puissance électrique.Voir le glossaire de secours, testés chaque mois. Souvenez-vous du juge de Grenoble et de la « puissance thermique nominale » des groupes : c’est le même objet, multiplié par quatre mille. Et la nouvelle ligne de 500 kV censée sécuriser Ashburn en est encore, elle, au choix du tracé.

Le degré, version Virginie. Le réseau qui alimente les data centers américains est en moyenne plus sale que la moyenne nationale : 548 gCO2e par kilowattheure contre 369, parce que les sites s’installent là où l’électricité est abondante et raccordable, pas là où elle est propre. La Virginie est à 576. Et son eau, on l’a vu, est aux trois quarts celle de ses centrales.

Le prix politique. Les lotissements de Briarfield Estates et Hiddenwood, ouverts en 2013 en zone rurale, sont aujourd’hui encerclés par les entrepôts numériques. En juillet 2025, le comté a refusé aux habitants le reclassement en zone industrielle qui leur aurait permis de vendre et de partir. La maison médiane à Loudoun vaut 983 625 dollars. Les data centers apportent 9,1 milliards de dollars au PIB de l’État et un quart des recettes fiscales du comté — mais sur 74 000 emplois, l’immense majorité sont des emplois de chantier ; un site en exploitation occupe quelques dizaines de personnes.

Ce qui vient de changer : au moment du texte de Carroué, le gouverneur républicain Glenn Youngkin poussait le développement. Sa successeure démocrate, Abigail Spanberger, en fonction depuis janvier 2026, a présenté le 18 septembre un plan qui parle exactement le langage de cet article — approbation locale obligatoire au-delà de 25 MW, fin des permis accélérés pour les grands sites, transparence et interdiction des clauses de confidentialité, restriction des tours de refroidissement gourmandes en eau, incitation à remplacer les groupes diesel par des batteries. The Register a résumé ça d’une formule que la gouverneure n’a pas prononcée mais qui dit l’essentiel : les data centers sont devenus un « cancer politique ». Ce sont des annonces, pas des lois. C’est l’Assemblée générale de Virginie qui tranchera.

Et nous là-dedans. 80 % des dépenses cloud européennes — un marché de 330 milliards d’euros par an selon le Cigref — partent aux États-Unis. 70 % des données numériques françaises sont hébergées outre-Atlantique. Le 20 octobre 2025, une panne d’AWS née dans un data center de Virginie a mis hors service en même temps Snapchat, Fortnite, Venmo, la banque Lloyds, Airbnb, Reddit, Zoom, Perplexity et Netflix. Les mégawatts de Loudoun sont, pour partie, les nôtres.

7. L’écart de vitesse

Voici le cœur de l’article. Tout ce qui précède décrit des quantités ; ce qui rend la situation dangereuse, ce sont des rythmes.

Le rythme de l’IA

91 j
Colossus 2, du chantier au premier cluster
122 j
Colossus 1, usine Electrolux → 100 000 GPU
90 j
une pile à combustible installée
mois
une turbine à gaz mobile
2-4 ans
amortissement d’un GPU

Le rythme du réseau

~5 ans
demande de raccordement → mise en service (LBNL)
13 %
des demandes 2000-2020 ont abouti ; 75 % retirées
5-7 ans
livraison d’une turbine à gaz lourde
1 312 GW
en attente de raccordement aux États-Unis, fin 2025
années
une ligne 500 kV — celle d’Ashburn en est au tracé
Sources : Wikipedia (Colossus), Build/Woodway (délais hors réseau), LBNL Queued Up 2026, Modern Power Systems et RBN (turbines), Carroué (Ashburn).

Le rythme de l’IA se compte en jours. Un GPU s’amortit en deux à quatre ans, et la course aux modèles ne laisse à personne le loisir d’attendre. Le rythme du réseau se compte en années. Aux États-Unis, fin 2025, 8 200 projets attendaient un raccordement au réseau de transport : 1 312 GW de production et 749 GW de stockage, selon le Lawrence Berkeley National Laboratory. Le délai typique entre la demande et la mise en service est d’environ cinq ans. Sur les demandes déposées entre 2000 et 2020, 13 % seulement ont abouti ; 75 % ont été retirées.

Entre ces deux rythmes, il y a un écart. Et un écart, dans une économie, ne reste jamais vide.

Première façon de le combler : le gaz. La file d’attenteFile d’attente de raccordementLa liste des projets (centrales, stockage, gros consommateurs) qui attendent d’être raccordés au réseau de transport d’électricité.Voir le glossaire américaine a changé de nature en un an. Le gaz y a progressé de 86 % (253 GW) pendant que le solaire reculait de 19 %, le stockage de 16 % et l’éolien de 19 %. Le Global Energy Monitor compte 252 GW de centrales à gaz en développement aux États-Unis, un quart du total mondial, et plus d’un tiers de cette capacité est destinée à alimenter directement des data centers sur site. Au Texas seul, 40 GW sur 80. L’IEA attend que gaz et charbon couvrent plus de 40 % de la demande additionnelle des data centers d’ici 2030, et note que les fermetures de centrales à charbon sont reportées pour cette raison. Les carnets de commandes le confirment : GE Vernova est passé de 100 à 116 GW de turbines en un trimestre et vise 125 GW fin 2026, en agrandissant son usine de Greenville de 35 % ; Siemens Energy affiche un carnet record de 162 milliards d’euros, et 60 à 65 % de ses commandes de turbines à gaz de l’année viennent des data centers. Le prix d’une centrale à cycle combinéCycle combinéUne centrale à gaz qui récupère la chaleur de ses turbines pour produire davantage d’électricité. C’est la technologie gaz la plus efficace.Voir le glossaire installée a doublé en quinze mois, de 1 000 à plus de 2 000 dollars par kilowatt.

Deuxième façon : contourner le réseau. C’est le mouvement le plus rapide et le moins visible. Cleanview compte, à la mi-2026, environ 90 GW de production électrique « derrière le compteurDerrière le compteurUne production d’électricité installée sur le site du consommateur, hors réseau public : turbines, moteurs, piles à combustible.Voir le glossaire » annoncés pour des data centers américains — plus d’un quart de toute la capacité de data centers planifiée dans le pays. 92 % de ces annonces datent de moins de vingt mois. Et 2 GW sont en service. Le reste est à l’état de permis (36 %) ou d’annonce (60 %). Les fournisseurs sont ceux qui livrent vite : Caterpillar pour un tiers, Bloom Energy pour 14 %, des turbines aérodérivées, des moteurs, des turbines reconditionnées. Les cinq premiers États, Texas en tête, concentrent 83 %. Memphis n’est pas une anomalie ; c’est le prototype.

Troisième façon : envoyer la facture aux ménages

Sur PJMPJMLe plus grand gestionnaire de réseau et marché d’électricité des États-Unis (Virginie et douze autres États). Ses enchères de capacité paient la puissance disponible aux heures de pointe.Voir le glossaire , le plus grand marché électrique américain (Virginie et douze autres États), le prix de la capacité est passé de 28,92 $ par mégawatt-jour (2024-25) à 329,17 $ (2026-27). Onze fois plus. L’IEEFA attribue 63 % de la hausse de l’enchère 2025-26 aux data centers : 9,3 milliards de dollars répercutés sur tous les clients. Zone Dominion (Virginie) : 444 $. Zone Baltimore : 466 $. Sur une facture résidentielle de l’Ohio ou de l’ouest du Maryland : +16 à 18 $ par mois dès maintenant, et une estimation — que je donne comme telle — de +70 $ par mois en 2028.

Voilà pourquoi la contestation a changé de nature. Ce n’est plus seulement le voisin de Briarfield Estates ; c’est le client de Baltimore qui n’a jamais vu un data center et qui paie pour eux. Sept Américains sur dix s’opposent à un site près de chez eux. Cent vingt projets ont été bloqués ou retardés au premier semestre 2026.

Le contre-argument qu’il faut prendre au sérieux : la vitesse est aussi celle des annonces. Sightline Climate compte en Amérique du Nord 39 GW de data centers opérationnels, 35 en construction et plus de 129 annoncés. Sur les 16 GW censés être livrés en 2026, 5 étaient réellement en chantier au printemps ; 30 à 50 % du pipeline de l’année ne se fera pas. En 2025, 26 % de la capacité attendue a glissé. Sightline ajoute une phrase qui résume tout : « une annonce de data center est une demande d’électricité, pas un engagement de construire ». Entrer dans la file d’attente ne coûte presque rien. Et Sightline nomme le vrai goulot de 2026 : « ni le capital, ni les puces — la couche électrique », c’est-à-dire les transformateurs haute tension et les cellules moyenne tension.

Ce contre-argument ne renverse pas la thèse, il la précise. Si le pipeline se dégonfle, le danger est financier — la dette d’Oracle, les obligations à haut rendement des projets Meta et CoreWeave — avant d’être physique. Mais ce qui est déjà construit l’a été de la même manière : vite, au gaz, hors réseau. Et ce qui est déjà payé l’est par les ménages de PJM.

Le danger n’est pas que l’IA aille trop vite. C’est l’écart entre la vitesse à laquelle elle appelle de la puissance et la vitesse à laquelle un réseau, un bassin et une commune peuvent répondre. Cet écart se comble aujourd’hui par le gaz, par le contournement du réseau public, et par un transfert de coût vers ceux qui n’ont rien demandé. Il est local, il est daté, il est mesurable — et il est déjà en train d’être régulé.

Trois précautions. Ce n’est pas un problème planétaire d’énergie : 3 % de l’électricité mondiale en 2030, moins de 1 % des émissions. Ce n’est pas propre à l’IA : les véhicules électriques et les pompes à chaleur tirent aussi la demande, mais aucun ne le fait à cette vitesse ni avec cette concentration. Et ce n’est pas universel : la Chine construit du gaz et le réseau qui va avec, la France est à 2 % — l’écart de vitesse est pour une bonne part un problème institutionnel américain, que l’IA révèle plutôt qu’elle ne le crée.

8. La régulation arrive, et elle parle exactement ces deux langues

Ce qui m’a décidé à écrire cet article, c’est la coïncidence de dates. En cinq jours, du 18 au 22 septembre 2026, cinq juridictions ont bougé, et toutes ont choisi les mêmes variables : une puissance qui déclenche, un rendement qui classe, et — nouveauté — un coût qui change de mains.

  1. Bruxelles21 septembreseuil 500 kW

    La Commission a adopté un règlement délégué (C(2026) 3472 final, signé par Ursula von der Leyen) qui établit un système commun de notation des data centers. J’ai lu les quinze pages du texte, et il corrige ce que la presse en a dit le lendemain. Ce n’est pas un label « volontaire pour les sites de plus de 500 kW ». C’est l’inverse. Depuis 2024, tous les data centers de l’Union d’au moins 500 kW de puissance informatique sont déjà tenus de déclarer chaque année leur performance énergétique et hydrique dans une base de données européenne, au titre de l’article 12 de la directive sur l’efficacité énergétique ; deux campagnes de déclaration ont eu lieu. Le texte du 21 septembre fait générer automatiquement, à partir de ces déclarations obligatoires, un label électronique classant chaque site sur deux échelles : le PUE et le WUE. Premier label le 15 août 2027, puis chaque année. Seuls les sites de moins de 500 kW et ceux qui ne sont pas encore en service y participent sur la base du volontariat. Et l’article 6 fixe une revoyure au 31 décembre 2028, avec la possibilité explicite d’introduire un indicateur agrégé, une certification ou un audit des données déclarées. Le texte le dit lui-même : ce label est un précurseur de normes minimales.

    Le mémorandum contient aussi le chiffre le plus parlant du dossier : réutiliser la moitié de la chaleur fataleChaleur fataleLa chaleur produite par une activité et rejetée sans être utilisée. Celle des data centers peut chauffer des logements.Voir le glossaire des data centers européens couvrirait le chauffage de près de quatre millions de foyers. Le degré n’est pas seulement un problème ; c’est une ressource que l’on jette.

  2. Sacramento21 septembre7 lois

    Gavin Newsom a signé sept lois, un an après en avoir rejeté une par crainte de freiner l’IA. Trois transfèrent aux opérateurs les coûts d’infrastructure électrique jusque-là supportés par les particuliers (SB 1168, SB 886, AB 2383) — c’est la réponse directe à la troisième façon de combler l’écart. Trois imposent la divulgation de la consommation d’eau et des autres ressources (AB 2469, AB 1577, AB 2619). Une supprime l’exemption automatique d’examen environnemental, avec une voie accélérée pour les sites économes (SB 887).

  3. Albany21 septembreseuil 50 MW

    New York a depuis juillet 2026 un moratoire d’un an sur tout nouveau data center de plus de 50 MW. La gouverneure Hochul y a ajouté des obligations de déclaration continue à partir du 1er janvier 2027.

  4. Austin18 septembre

    Le gouverneur du Texas a ordonné de sanctionner les opérateurs qui ne déclarent pas leur consommation.

  5. Richmond18 septembreseuil 25 MW

    Le plan Spanberger, et la proposition de loi SB 253 pour transférer aux data centers les coûts de capacité et de distribution.

  6. Grenoble10 juilletseuil ~50 MW

    Le juge des référés : un seuil d’étude d’impact que Reporterre situe à 50 MW, la puissance des groupes électrogènes, le plan local d’urbanisme.

Regardez ce que ces textes ont en commun. Le déclencheur est partout une puissance : 500 kW pour déclarer à Bruxelles, 25 MW pour une approbation locale en Virginie, 50 MW pour le moratoire new-yorkais et pour l’étude d’impact française. La métrique est partout le rapport entre l’électricité entrante et le calcul utile. Et la question qui monte est partout la même : qui paie le raccordement. Personne ne réglemente les prompts. Tout le monde réglemente les mégawatts, le refroidissement, et la facture.

9. Ce que ça change pour vous, et ce que ça ne change pas

Reprenons le prompt, puisque c’est de lui qu’on se sent coupable.

Google mesure 0,24 Wh et 0,26 mL d’eau — cinq gouttes — pour un prompt médian sur Gemini. Mistral, dans une analyse de cycle de vie auditée par Carbone 4, compte 45 mL pour une réponse de 400 tokens. Un facteur 170 entre deux acteurs sérieux, qui ne vient pas d’un mensonge mais de tout ce qui précède : modèles, périmètres, sites, mix électrique, méthode de comptabilité carbone. Il n’existe pas de norme de mesure commune. C’est exactement ce que le label européen commence à construire.

Sur le texte et l’image, votre usage n’est pas un levier. Sur la vidéo, il commence à en être un. La seule décision individuelle qui pèse est le choix de la modalité.

Le reste ne se joue pas à votre clavier. Il se joue dans le choix du site, du système de refroidissement, du mix électrique et de qui paie le raccordement — c’est-à-dire dans des permis de construire, des enchères de capacité et des labels. Ce sont des décisions collectives, et elles sont en train d’être prises.

Un dernier piège : Google annonce une division par 33 de l’énergie par prompt en douze mois. C’est mesuré, et c’est réel. Pendant ces douze mois, la consommation totale des data centers a augmenté de 17 %. C’est le paradoxe de JevonsParadoxe de JevonsQuand une ressource devient plus efficace à utiliser, on l’utilise davantage, et la consommation totale peut augmenter.Voir le glossaire , formalisé pour l’IA par Luccioni, Strubell et Crawford (FAccT 2025) : ce qui devient moins cher devient plus utilisé. L’efficacité par requête ne garantit rien sur le total. C’est la raison pour laquelle les régulateurs ont choisi de classer des sites et de plafonner des puissances, pas des prompts.

10. Ce que je ne sais pas

Un article qui ne liste pas ses trous n’est pas fiable. Voici les miens.

  • Le rapport « trois fois plus d’eau indirecte que directe » dépend d’une convention hydroélectrique contestée ; sans elle, c’est plutôt 1,7.
  • Personne n’a fait pour la France la cartographie que Guidi et Dominici ont faite pour les États-Unis.
  • Les seuils exacts des classes PUE et WUE du label européen sont dans des annexes que je n’ai pas pu lire.
  • Les 90 GW « derrière le compteur » de Cleanview sont à 98 % des annonces, et j’ai montré ce que valent les annonces. Les chiffres d’eau de Memphis viennent des opposants, pas de l’opérateur.
  • L’estimation de 70 dollars par mois en 2028 sur PJM vient d’une source secondaire.
  • Trois études que je cite de seconde main (Barnett-Itzhaki, Usman et Zakir, Hankendi et al.) sont derrière des accès payants. Le livre blanc de Schneider est celui d’un vendeur de refroidissement liquide. Et « cancer politique » est un titre de journal, pas une citation.

Surtout : cette thèse est écrite pour être falsifiée. Si en 2027 les délais de raccordement passent sous trois ans, si l’enchère PJM retombe sous 100 dollars, si gaz et charbon couvrent moins d’un quart de la demande additionnelle, elle est fausse. Je tiens la liste.

11. La boucle, en une page

L’IA fait exploser la densité par rack. L’air atteint sa limite physique, et cette limite se rapproche à mesure que le climat — et la chaleur des data centers eux-mêmes — réduit les heures de free cooling. On bascule vers le liquide. L’arbitrage entre eau et électricité n’en est pas un : c’est la même eau, déplacée vers la centrale. Les sites se concentrent là où les mégawatts sont raccordables, pas là où ils sont propres ni là où l’eau abonde. Puis le rythme de l’IA — des jours — rencontre le rythme du réseau — des années — et l’écart se remplit de ce qui va vite : du gaz, des turbines mobiles, des centrales privées, et une facture envoyée à ceux qui n’ont rien demandé. La contestation cesse d’être locale. Et la réglementation, en cinq jours de septembre 2026, converge sur trois variables : une puissance qui déclenche, un rendement thermique qui classe, un coût qui change de mains.

Le juge de Grenoble n’a pas eu besoin de savoir combien d’eau consomme un prompt. Il a demandé la puissance électrique du site, et la puissance thermique de ses groupes de secours. C’était la bonne question. Ce n’est pas l’IA qui va trop vite. C’est nous qui n’avons pas de réseau à sa vitesse — et qui, en attendant, brûlons du gaz.

Sources principales

  • Tribunal administratif de Grenoble, communiqué du 10 juillet 2026
  • Reporterre
  • Commission européenne, règlement délégué C(2026) 3472 final du 21 septembre 2026, texte intégral
  • Guidi & Dominici, arXiv:2607.02531 (juin 2026, preprint), texte intégral
  • Karamperidou et al., Scientific Reports, texte intégral
  • Laurent Carroué, CNES Géoimages / Géoconfluences, juillet 2025
  • IEA, Electricity 2026 et Energy and AI
  • Lawrence Berkeley National Laboratory, Queued Up: 2026 Edition
  • Cleanview, Bypassing the Grid (mi-2026)
  • Global Energy Monitor, Betting big on data centers (janvier 2026)
  • Utility Dive et GE Vernova 8-K T2 2026
  • Turbomachinery Magazine (Siemens Energy)
  • IEEFA, PJM (enchère du 17 décembre 2025), Citizens Utility Board
  • Sightline Climate, Data Center Outlook (mai 2026)
  • Epoch AI, OpenAI Stargate: where the US sites stand (avril 2026)
  • MeasuredAI, Anthropic’s 15+ GW data center build (août 2026)
  • Wikipedia, Colossus (data center)
  • Google, mesure Gemini (août 2025)
  • Mistral / Carbone 4 (juillet 2025)
  • Schneider Electric (21 septembre 2026)
  • The Register, The Verge, CalMatters, Commercial Observer, Financial Times (18-21 septembre 2026)
  • PLA.I.A n°5 (14 août 2026) pour le vocabulaire technique
  • Luccioni, Strubell & Crawford, FAccT 2025